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Mierle Laderman Ukeles

Née en 1939 à Denver (US). Vit et travaille à New York (US)


Touch Sanitation Performance

1977-1980/2007
Photographies couleur
40,6 x 61 cm chaque
Acquisition: 2014


« […] après la révolution, qui va ramasser les ordures lundi matin ? » : c’est autour de cette éloquente question que se cristallise la déclaration d’intention de Mierle Laderman Ukeles dans Manifesto for Maintenance Art!. Écrit en 1969, avec en toile de fond les mouvements féministes américains qui ont profondément remis en question les positions des femmes dans la société et qui ont eu un impact majeur sur le domaine de l’art, ce manifeste constitue le canevas à partir duquel l’artiste va dérouler sa pratique artistique qui entrelace conscience écologique, féminisme et représentations culturelles du travail. Mierle Laderman Ukeles y conteste la hiérarchie de valeurs au sein de laquelle le développement et l’innovation sont opposés à la maintenance et à la durabilité, alors que ces notions s’inscrivent dans la complémentarité. Un événement personnel est le catalyseur de son manifeste : la naissance de son premier enfant. Elle se trouve confrontée à une division de sa personne, entre l’artiste et la mère, ressentant une tension entre la liberté créatrice et les actes répétitifs de l’entretien ménager, et prend conscience de la nécessité des tâches domestiques pour assurer le bien-être de sa famille comme de leur manque de considération. Elle a choisi d’être une artiste, car, selon elle, cette figure incarne la liberté : pourquoi n’userait-elle pas de la liberté artistique pour définir ce qui est de l’art ? Ainsi, elle décrète que les travaux d’entretien relèvent de l’acte artistique.

Dans ce manifeste, qui suscite notamment l’intérêt de la critique d’art Lucy R. Lippard, l’artiste présente également un projet d’exposition intitulé CARE qu’elle développera dans une série de performances. Elle propose entre autres de réaliser les tâches nécessaires au fonctionnement de l’espace d’exposition comme s’il était son propre foyer – nettoyer les sols, changer les ampoules… L’artiste vise ainsi à rendre visible les actions d’entretien du musée qui sont habituellement cachées aux publics, soulignant également les liens entre le travail domestique féminin dans l’espace privé et les travaux de maintenance réalisés par les agent-e-s d’entretien dans l’espace public. En 1976, Mierle Laderman Ukeles initie la performance I Make Maintenance Art One Hour Every Day pour une exposition du Whitney Museum à New York. Elle invite les 300 employé-e-s d’entretien de l’immeuble qui abrite une annexe du musée à consacrer une heure de leur temps de travail quotidien pour penser leur activité professionnelle comme de l’art. À propos de l’œuvre, David Bourdon suggère ironiquement que le Département Sanitaire de la ville de New York devrait se porter candidat à une bourse du National Endowment for the Arts (Fonds de Dotation National pour les Arts) pour compenser ses coupes budgétaires. Mierle Laderman Ukeles prend au pied de la lettre la proposition du critique d’art : elle devient en 1977 la première et jusqu’à présent l’unique artiste en résidence au Département Sanitaire.
Touch Sanitation (1977-1980), qui se compose de deux projets, est la première œuvre qui découle de cette collaboration. Pour Handshake Rituals, Mierle Laderman Ukeles serre la main à chacun des plus de 8500 éboueurs de New York. À chaque poignée de mains, un geste social fort qui symbolise notre connexion les un-e-s aux autres, une interdépendance qu’elle mettra particulièrement en évidence dans un second manifeste, Sanitation Manifesto! (1984), l’artiste exprime sa gratitude envers le travail effectué en remerciant chacun de garder New York en vie. Mierle Laderman Ukeles choisit une approche foncièrement humaine qui n’envisage pas les éboueurs comme une masse anonyme. Elle valorise leur travail très largement dénigré alors qu’il est paradoxalement indispensable à l’équilibre de la ville. La deuxième partie de Touch Sanitation est Follow in Your Footsteps : l’artiste reproduit les gestes des éboueurs qu’elle suit dans leurs tournées. L’œuvre, essentiellement documentée par des photographies, a nécessité une organisation scrupuleuse pour rencontrer chaque employé à qui l’artiste avait envoyé une lettre en amont pour leur présenter le projet. Dans son prolongement, l’artiste réalise pour l’exposition The Touch Sanitation Show (1984) à la galerie Ronald Feldman deux installations qui mettent l’accent sur les conditions de travail des éboueurs (Sanman’s Place_) et sur la complexité de leur travail (_Maintenance City). En parallèle à d’autres œuvres réalisées aux États-Unis et à l’international, l’artiste continue d’être à l’initiative de projets artistiques avec le Département Sanitaire. Avec Flow City (1983-1995), par exemple, elle rend accessible le fonctionnement d’un centre de transfert des déchets.

Émilie Blanc