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Dector & Dupuy


Visite guidée

2007-2012
Performance
Acquisition: 2006


« Merci de nous avoir accompagnés »1

« La valeur des villes se mesure au nombre de lieux qu’elles réservent à l’improvisation »
Siegfried Kracauer, Rues de Berlin et d’ailleurs, (1964) Paris, Gallimard, 1995

Comment la ville fait-elle marcher les citadins ? C’est une histoire de sens2.
Appréhender la ville requiert un art du voir auquel correspond la figure du flâneur, décrite par Charles Baudelaire et Walter Benjamin. De cette posture solitaire pour les uns, collective pour les autres, Dector-Dupuy élaborent une « dramaturgie minimale »3 afin d’associer les deux réalités que sont l’espace public et l’espace d’exposition. Après plusieurs jours de repérages dans la ville choisie, la « performance–visite guidée »4 d’une heure et en groupe est l’aboutissement de collectes de matières urbaines : signes, objets, écritures murales. Parlant à tour de rôle, Michel Dector et Michel Dupuy décrivent et argumentent à l’aide de références littéraires, artistiques et historiques pour révéler les « troubles » de la ville : un tag sur un mur, des bouteilles cassées, une suite de fenêtres historiques… Alors que la visite guidée, outil de relations publiques, est un moyen d’information ayant pour objet l’acquisition et la clarification de connaissances, Dector-Dupuy en évincent l’aspect communicationnel et en détournent la forme codifiée. Privilégiant l’observation directe de situations, ils s’accordent pour dire que la ville nous regarde. Donnant une large place à la fiction et à l’imagination5, leurs visites guidées se définissent par un principe d’échanges et par une déroute des logiques de parcours : un dialogue se crée avec le groupe, au sein duquel les informations sont transmises, non par une autorité du savoir, mais sous une forme poétique et émotionnelle.

Chercher, repérer, capturer, prélever, créer du lien… toutes ces actions constituent un répertoire de gestes bien définis qui fondent depuis plus de vingt ans l’œuvre engagée de Dector-Dupuy. « D’abord une amitié, une proximité de travail, de critique réciproque et puis une association, un nom. […] Tout notre travail est commun. La responsabilité du travail est totale pour chacun d’entre nous »6. Dector-Dupuy révèlent les rapports sociaux et politiques de l’espace urbain, les réalités superposées, les interprétations qui se chevauchent. Restant toujours dans l’action, ils élaborent une anthropologie contemporaine du regard. « Nous déplaçons des choses et nous les replaçons ailleurs. C’est un travail de dérangement […]. Ce n’est pas sur le même niveau qu’une activité politique, syndicale, journalistique, terroriste. Nous, ce que nous espérons faire, c’est donner corps à une position et ça finit par transformer l’appréhension du monde »7.

C’est en inventant un autre temps pour aborder la ville et en résistant au tumulte que Dector-Dupuy déstabilisent notre perception normative. « Créer dehors », faire avec les déficits urbains, collectifs et humains… la visite guidée devient une forme qui prend le temps d’inscrire le monde dans un réseau sensible. Cette déambulation créatrice dialectise8 le réel et son expérience. C’est par l’alliance du langage et de la marche que chaque visite se construit avec les fragilités et les contextes changeants et produit une nouvelle mémoire. Dector-Dupuy mènent une enquête comme des détectives et établissent une cartographie fragmentée de la ville. En y incorporant l’éphémère, la précarité et le hasard, ils s’éloignent du regard touristique, à la consommation frénétique, et intègrent subtilement les mutations contemporaines qui nous interrogent, nous affectent et nous enthousiasment.

Marianne Derrien

1 Phrase prononcée par Dector-Dupuy à la fin de chaque visite.

2 Cf Rachel Thomas, « La marche en ville. Une histoire de sens », in L’espace Géographique, n°1, 1er trimestre, pp.15-26, 2007.

3 Extrait de mon entretien avec Dector-Dupuy, 31 mai 2010.

4 Le protocole d’acquisition de cette Visite guidée prévoit la création-réalisation de cinq performances

5 « Ici deux bouteilles de bières jumelles. […] Elles sont curieuses. Elles incitent à la fiction, à l’imagination» (extrait de la visite guidée du dimanche 16 mai 2010).

6 Entretien par Anna Olszewska, Petit journal, n°74, Le Quartier, Quimper, 22 novembre 2009 – 10 janvier 2010.

7 Entretien avec Jérôme Sans, catalogue de l’exposition Hardcore, 2003.

8 Dialectiser « dans » et « avec » le réel pour le relancer, comme le définirait Thierry Davila in Marcher, créer, Paris, Editions du Regard, 2007, p. 165.