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Zilla Leutenegger

Née en 1968 à Zurich (CH)
Vit et travaille à Zurich (CH)


Odds for tonight II

2002
Combinaison dessin / vidéo
Version moniteur
Durée : 2'
Acquisition: 2002


S’il est un instant ordinaire de notre existence qui semblait résister, et pour cause, aux appels narcissiques des sirènes médiatiques, c’est bien celui durant lequel notre conscience semble prendre congé en sombrant dans quelques mondes oniriques. Le sujet, malgré son manque évident de concession à la société du spectacle1, a néanmoins alimenté quelques épisodes d’un nouveau genre télévisuel qui tente vainement de rendre l’étrange pouvoir de la banale réalité. Dans cette entreprise, filmer quelqu’un en train de dormir n’a qu’un seul intérêt, contribuer à la tentative de capture du réel. C’est le détail insignifiant pour lui-même et signifiant pour le décor, celui qui justifie tout le reste, le détail superflu. Le sommeil vu par l’œil médiatique tient le rôle de ce baromètre que décrit Flaubert, sans raison narrative apparente, dans Un cœur simple, celui-là même que Roland Barthes qualifie de pur effet de réel. «Le baromètre de Flaubert ne dit finalement rien d’autre que ceci : je suis le réel.»2 Quand Zilla Leutenegger s’attache à représenter le sommeil, elle n’en fait surtout pas un argument indiciel. Plutôt que de considérer cet instant d’abandon en terme de moyen ou de résidu3, elle choisit de l’écrire comme un élément autonome. L’exhibition médiatique et le réel disparaissent alors au profit de l’imaginaire poétique et de l’intime. D’une fausse évidence à une subtilité. Odds for tonight est une œuvre qui mêle le dessin au mouvement. Sur le fond noir de l’image projetée, quelques traits comme tracés à la craie4, figurent une forme que l’on croit d’abord abstraite et immobile. Il s’agit en fait du dessin de l’artiste prise sous les couvertures de son lit et qui finit, au bout de quelques instants, par se retourner permettant alors de découvrir son visage endormi et sa main posée. Une fragile respiration, qui devient de plus en plus présente, soulève doucement le poids des couvertures. Ce souffle donne au dessin-vidéo un rythme tranquille et apaisant qui signe le repos. La lenteur du mouvement suspend le temps, l’image du sommeil est étirée à l’infini (l’œuvre est une boucle). «J’aime considérer mes dessins comme manqués car j’aime leur faiblesse, leur perpétuelle recherche, et leur manière non conventionnelle de réussir, à travers ce qu’ils devraient être», déclare Zilla Leutenegger5. Odds for tonight joue de cette incomplétude, de cette absence qui autorise l’intrusion. Et une projection onirique se superpose alors rapidement à cette image chétive du corps endormi. Dans le vocabulaire de la psychanalyse le terme d’«écran du rêve» désigne le plan imaginaire à la surface duquel le rêve viendrait s’inscrire. «Tout rêve se projetterait sur un écran blanc, généralement inaperçu du rêveur, qui symboliserait le sein maternel […]; l’écran satisferait le désir de dormir.»6 Il serait ainsi un catalyseur, le rêve une projection. Un tel concept ne peut que résonner dans le travail de Zilla Leutenegger. Et si Odds for tonight oppose l’ombre sereine de la nuit écrasante au blanc du sein maternel, l’œuvre n’en reste pas moins un espace ouvert à la projection de l’imaginaire, un «écran du rêve» paradoxalement intime et collectif. Car le dessin-vidéo contredisant le regard par sa distance intrinsèque (l’absence du corps à lui-même), en appelle immanquablement de nouveaux. Plutôt qu’une nouvelle vision narcissique de soi, l’œuvre de Zilla Leutenegger est une poétique généreuse qui dessine un cosmos à l’intérieur d’un microcosme.

Guillaume Mansart

1 Comme peut nous le montrer le fameux film Sleep de Andy Warhol.

2 Roland Barthes, «L’effet de réel», in Communications, 11, 1968 ; reproduit dans
Littérature et réalité, Seuil, Paris, 1982.

3 «Les réalistes, écrit Gaston Bachelard, réfèrent tout à l’expérience des jours en oubliant l’expérience des nuits. Pour eux, la vie nocturne est toujours un résidu, une séquelle de la vie éveillée», in La terre et les rêveries du repos, Librairie José Corti, Paris, 1948.

4 Les quatre versions d’_Odds for tonight_ prévues pour être projetées reprennent ces couleurs, fond sombre et trait blanc, alors que les quatre versions prévues pour la diffusion sur moniteur en sont des négatifs, c’est-à-dire que le dessin s’écrit en bleu sur un fond devenu blanc.

5 Entretien avec Michele Robecchi, «Zilla Leutenegger, You’re Innocent When You Dream», in Flash Art, Milan, mai-juin 2004.

6 J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Quadrige, Presses Universitaires de France, Paris, 1ere édition 1967.